Qui a joué le rôle déterminant dans l'accession du Congo à l'Indépendance ?

C'est le 25 janvier 1960 que, sortant de prison,Patrice-Emery Lumumba arrive à Bruxelles pour prendre part à la Conférence de la Table-ronde belgo-congolaise sur l'avenir politique du Congo. Dès son arrivée, il va immédiatement aux assises et l'entrée en scène de Lumumba est déterminante, tranchant de manière ferme et accélérée des tâtonnements du début : avec un Lumumba dans une clarté inouïe, les Congolais exigent l'indépendance totale et immédiate, ils imposent même la date de l’indépendance...

Au lendemain de la Conférence de la Table-ronde belgo-congolaise, la Belgique décrète des fonds spéciaux pour combattre Lumumba et qui resteront en vigueur jusqu’en 1989. Ceux-ci ont notamment financé l’assassinat de Lumumba. A qui a plus profité ces fonds ? Une révision du complot contre Lumumba permettrait de redistribuer des responsabilités dans cette sordide intrigue et mieux comprendre l’origine du penchant des Congolais à la corruption, à la trahison et à la collaboration avec l’ennemi. Certaines figures de l’histoire congolaise pourraient y perdre beaucoup de leur lustre.

Lorsque Justine Kasa-Vubu provoque, entretient et se fourvoie dans une polémique inutile, disqualifiante et destructrice !

Qui est le vrai Père de la Décolonisation congolaise ?

Lorsque Justine Kasa-Vubu s’expose à l’humiliation !

Dans un peu plus de deux mois, c’est probablement encore sous le joug de l’Occupation rwandaise, dans des massacres ici, en errance involontaire là-bas, dans le dénuement le plus total et dans la plus vile d’humiliation pour la plus grande majorité de leurs compatriotes que, néanmoins, certains Congolais vont se régaler avec faste à l’occasion du soixantième anniversaire (60 ans) de l’Indépendance du Congo belge. Mais, à l’inverse de cette indépendance non confirmée, le mouvement d’émancipation congolaise reste un modèle à part dans l’histoire de la décolonisation. En effet, d’émergence très tardive, il a été paradoxalement le plus rapide à déboucher sur l’heureux dénouement. Une réussite ennoblissante que l’on doit certainement à la coïncidence avec une génération d’hommes d’exception. L’échec de l’indépendance nationale ne saurait occulter le brillant et émouvant exploit du mouvement émancipateur congolais ; dont la principale figure tutélaire semble susciter polémique (cfr Justine Kasa-Vubu). A voir les choses de près, y a-t-il vraiment photo ? Ci-dessous, par un riche panorama de cette période charnière des annales du Congo, Passou Lundula donne une véritable leçon d’histoire élémentaire à Justine Kasa-Vubu. Par souci de clarté, nous nous sommes permis de l’introduire par un préambule. 

Alors, en réhabilitant le factuel aux dépens des pures et oiseuses spéculations, qui, réellement, peut être considéré comme le véritable Père de l’Indépendance congolaise ?

 

Les maladresses rédhibitoires du Doyen Jean Bolikango

En effet, parmi les grands noms, qui se sont illustrés dans la conquête de l’Indépendance congolaise, qui s’impose comme le meneur principal de ce mouvement émancipateur ? Commissaire Général adjoint à l'Information du Gouvernement général à Léopoldville (1959), soit le poste le plus élevé occupé par un Congolais dans l'administration belge au Congo, et Président général de l'Association des anciens élèves des Pères Scheut (ADAPES), le Doyen Jean Bolikango s’est surtout remarquablement distingué par sa longévité à la tête de la plus grande association culturelle du pays à l’époque, Fédération des Bangala ou « Liboke Ya Bangala » et par sa fine stratégie de concession pour maintenir le rapprochement, la convergence et la collaboration avec les autres associations des indigènes de la colonie. Eminence grise des fondateurs de la revue « Conscience africaine », dont le célèbre Manifeste, publié en 1956, a marqué le départ de l'évolution politique du Congo, Jean Bolikango réussissait son véritable coup de maître à la Conférence de laTable ronde belgo-congolaise avec le glorieux Front commun ; qui imposa et le principe et la date de l’indépendance du Congo à la Belgique. Toutefois, Jean Bolikango se perdit maladroitement dans des conjectures de rivalité avec Patrice-Emery Lumumba. Avisé, ce dernier lui fera essuyer, coup sur coup, au moins trois défaites, dont il ne se remettra qu’à la suite de l’assassinat de Lumumba. La première, face à Kasa-Vubu, lors de l'élection aux fonctions de chef de l'État, Lumumba et son groupe soutinrent Kasa-Vubu et l’issue était inéluctablement affligeante pour le Doyen. Rebelotte, face à Joseph Kasongo, pour la présidence du Parlement, en tournant le dos à Bolikango, Lumumba et son groupe donnèrent une victoire facile à Kasongo. Enfin, Lumumba ne se préoccupa pas de donner le moindre portefeuille à Jean Bolikango dans son premier gouvernement du Congo libre ; dont ce dernier fut totalement exclu.

Les incertitudes et tâtonnements de Joseph Kasa-Vubu

Comme Bolikango, Joseph Kasa-Vubu est enseignant de profession et s’illustre également dans la quête des privilèges spécifiques pour les « évolués » ainsi que dans la défense des droits de sa communauté culturelle, les Bakongo. Avec le concours de Nzeza Nlandu, il finit par rassembler sa communauté ethnique dans une association de type communautariste baptisée : l’« Alliance des Bakongo » (ABAKO), fondée en 1950. Il signe son premier coup d’éclat politique à dimension nationale le 23 Août 1956 avec le Contre Manifeste de l’ABAKO. Une publication qui prend carrément le contre-pied de tout ce qui a été fait jusque-là au niveau politique dans la colonie. En posant, en des termes clairs et directs, la question de l’émancipation du Congo, il relègue le Plan Van Bielsen et le Manifeste deConscience africaine à de tristes balbutiements d’un âge médiocre. Il est même le grand détonateur de l’accélération du processus vers l’Indépendance avec son meeting, interdit, du 4 janvier 1959, à l’origine des émeutes meurtrières de Léopoldville. Toutefois, à partir de 1957, se sent-il ébloui par la montée en force d’autres ténors indépendantistes ou pour se démarquer d’eux, Kasa-Vubu se fourvoie dans des conjectures avec des attitudes et des requêtes politiques ambiguës.

En effet, il plaide tantôt pour un fédéralisme d'exécution, donnant primauté aux provinces et, implicitement, rendant l’Etat central tributaire des administrations provinciales. Il y récoltera une certaine convergence avec quelques Katangais ; mais les autres ténors indépendantistes, les plus avisés, y réservent du mépris. Tantôt, il préconise l’autonomie échelonnée ; exhortant à hiérarchiser les provinces pour accéder à la souveraineté ; donc en privilégiant les plus développées à ses yeux, le Congo central en tête bien évidemment… Fourbe et enclin à la félonie, il multiplie ses plus grosses bourdes à la Conférence de laTable-ronde belgo-congolaise. En effet, s’appuyant sur la pléthorique délégation de l’ABAKO - 22 représentants contre deux seulement pour le Mouvement National Congolais (MNC) de Lumumba, juste pour donner un exemple de rapport des forces en présence - et naïvement persuadé de la soumission des délégués de l’ABAKO à ses injonctions, il connaît une véritable traversée du désert avec des positions et initiatives qui vont le marginaliser tout au long des assises. Car, contrairement à l’ensemble de la délégation congolaise, il prône subitement que la Conférence de laTable-ronde s’érige en assemblée constituante. Sa proposition étant rejetée sans ménagement, il se croit capable de bloquer le processus en se retirant des travaux et en intimant l’ordre à la délégation de l’ABAKO de le suivre. Seulement quatre autres membres quitteront la salle avec lui. Et, du 25 janvier au 10 février 1960, fugue ou école buissonnière, l’escapade de Kasa-Vubu dura plus de quinze jours ; au cours desquels il fit plusieurs rencontres mystérieuses, dont celles avec certains milieux suspects français. Jusqu’à ce jour, des spéculations restent vives sur cette épopée de Kasa-Vubu. Nous comptons lui consacrer, ultérieurement, une publication spécifique.

Son retour bredouille aux négociations de la Table-ronde lui fit perdre son aura et sa crédibilité auprès de ses pairs. Du reste, toutes les principales décisions sur l’Indépendance, notamment la date de celle-ci, furent prises en son absence. Autant dire que Kasa-Vubu n’a eu aucun impact sur les travaux de la Table-ronde et beaucoup moins encore sur leur issue. Ce fut également le début de l’éclatement de l’ABAKO et, corrélativement, le recul du leadership de Kasa-Vubu sur ce mouvement. Il doit sa résurrection politique aux Français ; qui poussèrent Lumumba à soutenir sa candidature à la présidence de la République.

L’irrésistible ascension de Patrice-Emery Lumumba

Tout est stratégiquement conçu et subtilement exécuté par le natif de Katako-Kombe. Premier Congolais à imaginer la parade syndicale pour contourner l’interdiction de faire la politique imposée aux indigènes de la colonie, l'autodidacte Lumumba a la brillante inspiration de rassembler les travailleurs congolais en créant, dès 1955, un syndicat spécifiquement congolais et indépendant à l’égard de toute influence non-congolaise : l’« Association du Personnel Indigène de la Colonie » (APIC). La perspective de canaliser les doléances particulières à leur statut est ainsi tracée. Par sa revendication emblématique du « Statut unique »i notamment, l’APIC joua le premier et prépondérant rôle dans la conscientisation, la cristallisation et la polarisation de la lutte ouverte des classes ou des communautés au Congo belge. C’est donc en tant que délégué de l’APIC que Lumumba se créait les occasions de s’entretenir avec les autorités belges. Il réussit notamment à rencontrer le Roi Baudouin 1er , lors du voyage de ce dernier au Congo. Leur entretien porta sur la situation sociale des Congolais.

En 1956, dès l’ouverture du débat et des activités politiques aux indigènes de la colonie, Lumumba adhère au Parti libéral, celui du Ministre belge en charge de la politique coloniale, Auguste Buisseret, et s’applique à y attirer ses compagnons de l’APIC ainsi que d’autres notables congolais. Son dynamisme est remarqué et salué par le Ministre lui-même ; qui finit par se rapprocher plus étroitement de lui et même en faire un ami personnel. C’est lui qui l’invitera, en 1958, à l’Exposition universelle de Bruxelles ; où Lumumba côtoie et s’approche intimement des milieux anticolonialistes. Briefé, éclairé et conscientisé jusqu’à la révolte contre les attitudes paternalistes coloniales, Lumumba se détache des libéraux et crée, dès son retour au Congo, le Mouvement National Congolais (MNC). Il est le premier Congolais à escompter des soutiens politiques au-delà des cercles ethniques et sur l’ensemble du territoire national. Brillant orateur, il attire des foules et éclipse tous ses rivaux.

Présent, avec Kasa-Vubu, à la Conférence des Peuples africains à Accra, il s’y fait avantageusement remarquer par les organisateurs ; dont notamment l'Antillo-algérien Frantz Fanon, le Ghanéen Kwame Nkrumah et le Camerounais Félix-Roland Moumié. Fascinés par son profil, ceux-ci l’adoptent parmi eux et le nomment membre permanent de leur comité de coordination. C’est un Lumumba panafricaniste, à la stature internationale incontestable et plus indépendantiste que jamais qui regagne le Congo encore belge. Son meeting, en vue de rendre compte de ce qu’il avécu à Accra, attire plus de 10 000 personnes. Son discours, aux accents révolutionnaires jamais entendus dans la colonie, martèle, entre autres, l'exploitation de l’homme par l'homme, et exige la liquidation du régime colonialiste. Accusé de subversion, il est jugé, condamné et mis en prison ; mais, son discours a retenti dans tout le pays et fait des émules. Son aura et son charisme bondissent inflexiblement. Aussi, est-ce logiquement que le Front commun exige sa présence à la Table-ronde ! Il y sera d’une assiduité implacable et ses positions seront portées en triomphe par la délégation congolaise. D’où des scènes de jalousie de plus en plus incompressibles !Serait-ce alors par jalousie aveuglante ou par rivalité malsaine que certains cherchent à tripatouiller ce glorieux chapitre de notre histoire nationale ?

Passou Lundula restitue le factuel pour confondre les tripatouilleurs !

On a scandaleusement tripatouillé l'histoire de notre pays à tel point que 95 % des Congolais, quel que soit leur cursus scolaire, connaissent mal leur propre histoire. Voici un éclairage sur ce sujet délicat.

Le dimanche 28 décembre 1958, Lumumba tient à Léopoldville le premier meeting populaire dans l'histoire du Congo, devant une foule évaluée à 15 mille personnes qu'il a galvanisées, au cours duquel il a exigé l'indépendance du Congo ; le meeting en question a eu un grand retentissement dans tout Léopoldville : c'est depuis là que les Congolais ont secrété le mot "dipanda."

Le 30 octobre 1959, Lumumba organise, à Stanleyville, le congrès extraordinaire du MNC où il a exigé la tenue de la Table-ronde pour hâter la libération du Congo du joug colonial. Irritée par le succès de ce congrès, qui témoigna l'attachement de la population à la personne de Lumumba, l'Administration coloniale provoqua des désordres. Il y eut une soixantaine des morts. Lumumba fut arrêté le 18 janvier 1959, pour " atteinte à l'ordre public", et transféré secrètement à la prison centrale de Buluo, au Katanga.

La Belgique profita de son incarcération pour ouvrir les travaux de la Table Ronde belgo-congolaise le 20 janvier ; mais sur place à Bruxelles, les travaux ont piétiné pendant cinq jours ; car, aucun leader congolais n'a pu s'imposer face aux Belges.

S'étant rendus compte de leur impuissance face aux délégués Belges, ils exigèrent, au nom du Front commun, qu'ils avaient constitué, la libération « inconditionnelle » de Lumumba. La Belgique, le dos au mur, s'inclina. C'est ainsi que Lumumba fut libéré le 25 janvier 1960 ; il débarqua à Bruxelles le 26 et prit part, le même jour à ces assises historiques et la situation se décanta par sa seule présence : le 27, sous l'impulsion vigoureuse de Lumumba, la date de l'indépendance fut fixée au 30 juin 1960. Joseph Kasa-Vubu n'avait pas assisté à cette séance historique du 27 janvier 1960. Il ne revint à Bruxelles que le 10 février, à dix jours de la clôture. Ces travaux ont pris fin le 20 février 1960.

Comme on le voit, Lumumba est le véritable Père de l'indépendance du Congo. Le vrai. Et le seul : tout avis contraire est un raisonnement bouffon. C'est Lumumba qui a conduit le Congo à l'indépendance au prix d'un combat opiniâtre qui lui valut embastillement, tortures, humiliations; les autres leaders étaient des simples figurants à la Table ronde et qui trônaient sur des associations tribales : ABAKO (Alliance des Bakongo), CONAKAT (Confédérations des Associations Tribales du Katanga) UNIMO (Union des Mongo), BALUBAKAT (Baluba du Katanga), UNERGA (Union des Warega) etc… Seul, le Mouvement National Congolais (MNC), de Lumumba, avait une réelle assise nationale par son caractère trans-ethnique.

C'est pour son combat prométhéen, qui lui valut l'attachement primesautier des Congolais, que Lumumba remporta la victoire aux élections générales de mai 1960, haut la main, au grand dam de la Belgique qui mit tout en œuvre, sans lésiner sur les moyens, pour lui barrer la route du pouvoir. Il n'a pas distribué l'argent ; il n'a pas acheté les consciences ; il n'a tenu aucun discours démagogique. Le peuple congolais l'adulait, pour la noblesse de son combat de gladiateur, et le lui a exprimé, avec ferveur, par le verdict des urnes et son affection jusqu’aujourd’hui.

Passou Lundula
Libre-penseur, chercheur émérite et romancier, spécialiste de Lumumba

Auteur de :
« Lumumba : le Messie noir », 1288 pages

« Lumumba profané », 126 pages.

i Revendication selon laquelle tous les travailleurs de la fonction publique dans la colonie devraient bénéficier d’un traitement égal ; sans discriminations basées sur leurs appartenances communautaires ou ethnique.