Face aux principaux enjeux de l’heure, quel est l’apport réel de la diaspora congolaise ?

La diaspora congolaise :

Quel bilan depuis l’avènement de l’AFDL ?

 

 

Le terme diaspora est une transposition du mot grec diaspora qui signifie dispersion. A l’origine il s’appliquait aux Juifs dispersés à travers le monde mais progressivement il s’est étendu à d’autres peuples comme les Arméniens, pour désigner les membres d’un peuple dispersé à travers le monde mais restant en relation (Larousse, Petit Robert).

 

S’agissant de la diaspora congolaise, elle comprend les congolais installés aussi bien dans les pays africains qu’en Occident.

 

Mon intervention comporte trois parties : le cadre théorique, les grands traits d’un bilan de l’apport de la diaspora et les principaux enjeux de l’heure.

 

I. Cadre théorique

 

Sous toutes les latitudes la diaspora vit un triple éloignement par rapport au pays d’origine. D’abord un éloignement géographique. Où qu’il se trouve, l’homme ou la femme de la diaspora vit l’expérience de la distance, loin de ses racines et du territoire où se trouvent ses repères identitaires. Même lorsqu’il est né dans la diaspora il vit cet éloignement car il est toujours identifié à son pays d’origine.

 

Cette distance est également culturelle, surtout lorsqu’on réside dans une société culturellement différente. Ainsi à Pékin, Atlanta, Paris ou Berne, le Congolais est confronté à des mentalités et des valeurs autres que celles de son cadre de référence. Il se trouve alors dans un processus d’identification et de différenciation. Il est assimilé par la société d’accueil et en même temps il s’en distingue à travers la langue, l’éducation des enfants, l’alimentation, la coiffure principalement.

 

Dans ces domaines l’équilibre n’est pas facile à maintenir entre l’assimilation et la différenciation et les Congolais de la diaspora semblent fortement assimilés par la société d’accueil, comme le montrent certains cas. La plupart sont marqués par l’individualisme ambiant au point de se montrer indifférents vis-à-vis des autres Congolais ou Noirs qu’ils rencontrent, la famille congolaise est tellement imprégnée du modèle occidental qu’elle souffre de l’effritement de l’autorité parentale et de la déviance des jeunes . On peut en dire autant de la coiffure féminine, dont le type occidental semble le plus prisé par les femmes congolaises, à l’image des autres femmes noires.

 

L’éloignement est enfin psychologique. La diaspora se sent étrangère, vivant souvent l’expérience de la discrimination et du rejet. Plusieurs études et témoignages font état, dans les pays européens, de discriminations envers les étrangers en général et les Africains en particulier, sur le lieu de travail, à l’école et dans l’habitat.

 

Malgré cet éloignement l’installation à l’étranger représente un atout pour la diaspora, aussi bien pour son insertion dans le pays d’accueil que dans ses rapports avec le pays d’origine. A l’étranger la diaspora trouve en effet des possibilités de formation et d’emploi devenues rares au Congo même. Les atouts offerts par le séjour à l’étranger peuvent être aussi de nature politique comme le montre le cas de plusieurs révolutionnaires qui ont agi à partir des pays étrangers où ils étaient exilés : Marx et Engels à Londres, Trotsky à Vienne, Ho Chi Min à Paris, Castro au Mexique, les militants de l’ANC dans les pays de la ligne de front, etc

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Le séjour à l’étranger favorise en effet une grande liberté d’expression et d’action, il offre une grande mobilité, facilite des contacts utiles ( avec des partis, syndicats, associations ), ouvre l’accès à des instances ayant une influence sur la marche du pays..

 

L’exemple le plus significatif de cette situation est donné par la diaspora juive. Bien insérée dans les pays d’accueil, elle a su tirer profit des atouts offerts dans ces pays pour soutenir Israël de diverses manières. D’autres exemples sont ceux des Maliens de France ou des Haïtiens de Montréal.

 

Si la diaspora contribue au développement du pays d’origine c’est qu’elle lui reste attachée , surtout s’il se trouve dans un état d’instabilité et de marasme comme l’est la RDC. Le sentiment de révolté éprouvé devant l’état du pays d’origine s’explique par les liens affectifs entre les membres de la diaspora et leurs familles ainsi que leur terre d’origine à laquelle ils sont toujours identifiés. Le séjour à l’étranger exacerbe par ailleurs ce sentiment de révolte dans la mesure où les membres de la diaspora vivent douloureusement l’écart entre leur pays d’accueil et le pays d’origine, allant jusqu’à éprouver de la honte face à la situation de ce dernier.

 

L’engagement de la diaspora au profit du pays d’origine revêt plusieurs formes. On peut distinguer :

  • des actions individuelles :

  • l’engagement associatif

  • l’engagement politique.

 

Les actions individuelles consistent principalement en envois d’argent et de biens en nature (médicaments, vêtements, véhicules, etc…). L’engagement associatif est constitué d’actions organisées et collectives telles que envoi de fournitures scolaires à des écoles, construction d’infrastructures et autres. Quant à l’engagement politique il consiste en actions de diffusion des idées ou de lobbying en faveur du pays d’origine.

 

Une autre forme d’engagement politique est le processus visant à changer ou renverser le régime en place dans le pays d’origine L’exemple le plus significatif est celui du FPR rwandais, constitué de Tutsis de la diaspora. Massivement intégrés dans l’armée ougandaise et bénéficiant d’une forte mobilisation à travers des réseaux organisés dans le monde entier, les Tutsi sont parvenus à renverser le régime Habyarimana, allant jusqu’à tenter de modifier l’ordre géopolitique dans la région des Grands Lacs.

 

II. Bilan de la diaspora congolaise

 

Actions menées

 

Je vais tenter de dresser un bilan à partir de la typologie des actions préconisée plus haut.

Les actions individuelles sont d’une ampleur incontestable et elles ont un impact réel sur la vie sociale en RDC. Presque chaque Congolais de la diaspora envoie à sa famille argent et biens en nature de toutes sortes. Avant l’importation des autobus qui constituent le parc automobile de la société Transcom, le transport public à Kinshasa était exclusivement assuré grâce à des voitures et mini-bus provenant de la diaspora, notamment les célèbres « esprits de mort ».

Les transferts financiers ont aussi une importance non négligeable, comme le montrent les estimations suivantes :

  • 2007 : 67.624.490 $

  • 2008 :130.308.838 $

  • 2009 :2 , 3 milliards $

  • 2011 : 9,3 milliards $ (Source : magazine Afrique Renouveau).

 

Ces flux financiers ont une valeur considérable par rapport au budget national et à l’aide internationale au développement. Ils font vivre beaucoup de familles, assurent 60% des infrastructures et aident à scolariser 4 enfants congolais sur 10. (Même source).

 

Que faut-il penser de tout ceci ?

 

La première remarque est que l’impact de ces actions contraste avec le faible poids politique de la diaspora sur le plan national. Tout se passe comme si les Congolais de la diaspora n’avaient que des devoirs et pas de droits en tant que citoyens. Rien ne peut en effet justifier qu’ils soient privés du droit de vote et d’éligibilité, contrairement aux expériences d’autres pays d’Afrique et du monde.

 

Sans nul doute les flux financiers de la diaspora représentent une véritable bouffée d’oxygène dans une société frappée par un chômage massif et dépourvue de sécurité sociale. Sans ces flux la situation sociale serait encore plus désastreuse. Il faut toutefois déplorer l’effet pervers de ces envois d’argent : ils maintiennent la population dans la dépendance et la font vivre sous perfusion, entravant l’émergence d’une conscience politique nécessaire face à la situation du pays. Il faut par ailleurs stigmatiser certains envois d’objets de qualité douteuse qui donnent au pays l’allure d’un dépotoir : véhicules déclassés, sous-vêtements de seconde main.

 

L’action associative, bien qu’utile, s’expose aux mêmes critiques en se substituant à l’Etat ; Par exemple, contribuer à la construction d’écoles ou envoyer des fournitures peut être utile de manière ponctuelle, mais à la longue la population risque d’attendre tout de la diaspora plutôt que de faire pression sur l’Etat afin qu’il prenne ses responsabilités, notamment en payant les frais de fonctionnement des écoles et universités. L’envoi de cartables et de cahiers, l’achat de bancs n’influent pas sur la qualité de l’enseignement dont la médiocrité est unanimement dénoncée (Martin Ekwa, l’Ecole trahie).

 

Il y a lieu de relever également l’absence d’actions susceptibles de renforcer la présence de la diaspora dans les pays d’origine : auto-organisation, apprentissage des langues d’origine, lutte contre le racisme et le décrochage scolaire, lutte contre la délinquance des jeunes congolais, etc

 

D’autre part, l’engagement associatif demeure marginal en raison des écueils qui affligent le tissu associatif congolais de la diaspora  à cause d’une faible culture associative : faible conscience de l’intérêt collectif, rareté des cotisations, querelles de leadership, etc…

 

L’échec des multiples initiatives visant à fédérer la diaspora congolaise au niveau des différents pays occidentaux illustre ces faiblesses.

 

Et que dire de l’engagement politique ?

 

Il est demeuré marginal tout au long du régime Mobutu : ni les individus ni leurs partis politiques n’ont jamais fait preuve d’efficacité ni de crédibilité. Ils sont restés à l’image de la classe politique telle qu’elle apparaît depuis l’indépendance : coupés du vécu des populations, dépourvus de substance doctrinale et idéologique, empêtrés dans l’opportunisme et les querelles personnelles.

 

L’avènement de l’AFDL et le renversement du régime Mobutu eurent lieu dans les conditions que tout le monde connaît. Le régime AFDL a été en grande partie une émanation de la diaspora. Et plusieurs personnalités venant de l’Occident se joignirent à Laurent-Désiré Kabila pour défaire le régime Mobutu. Mais l’alliance avec les Rwandais et les Ougandais, eux-mêmes soutenus par les Etats-Unis, allait s’avérer une hypothèque lourde de dangers.

 

Malgré ou à cause de la mainmise de pays voisins sur le nouveau régime, des Congolais de la diaspora, dont moi-même, décidèrent de s’engager dans le processus qui se voulait révolutionnaire.

 

Quel bilan dresser de cette implication de la diaspora ? Plusieurs actions positives peuvent être mises au crédit de la diaspora. C’est le cas notamment de la Conférence nationales sur les priorités du développement, la réhabilitation de la DGM, la campagne d’éveil patriotique contre l’agression rwando-ougandaise, le lancement du franc congolais.

 

Ce bilan est certes maigre. Malgré des initiatives telles que les CPP, les cantines populaires et les efforts de refondation de l’armée et de la police, la révolution visée n’a pas eu lieu. La misère du grand nombre, la corruption, la médiocrité de la classe politique et le tribalisme, entre autres, ont continué à sévir. Les défaillances de l’Etat se manifestent de façon criante à travers les dysfonctionnements de l’armée et de la police, la mainmise étrangère sur la vie nationale, le faible contrôle des populations et des frontières. Que plus de 15 ans après l’avènement de l’AFDL le système éducatif demeure dans l’état de médiocrité où le système Mobutu l’avait plongé, que les Congolais n’aient toujours pas de carte d’identité et que la culture nationale soit dominée par une musique urbaine toujours plus vulgaire, voilà d’autres illustrations de l’échec.

 

Plusieurs facteurs expliquent cet échec.

 

Il y a d’abord le contexte même dans lequel vit le jour l’AFDL. Même si, dans l’histoire des peuples, plusieurs changements de régime ont lieu grâce à des alliances avec des pays et des mouvements étrangers, le rapport de forces lors de la création de l’AFDL était défavorable aux patriotes congolais. Laurent-Désiré Kabila se présenta seul face à des alliés qui avaient déjà tramé un plan de mainmise sur le Congo. La nomination d’officiers étrangers à des postes clés dans l’armée et les services de sécurité consacrait ce rapport de forces et faisait planer sur le pays de graves menaces.

 

La période séparant l’entrée de l’AFDL à Kinshasa du déclenchement de la guerre du 2 août 1998 connut une certaine euphorie suite au lancement du franc congolais mais rapidement plusieurs écueils se firent jour : la persistance du « mal zaïrois » comme conséquence de la « révolution pardon », le mépris affiché par les alliés, l’hostilité de l’opinion nationale ulcérée par l’arrogance de quelques membres de la diaspora et victimes d’escrocs s’affublant abusivement du titre de diaspora (une pièce de théâtre populaire stigmatisera la « diaspourrie »), le caractère hétéroclite du nouveau personnel politique dépourvu d’une assisse idéologique commune, l’absence d’une véritable formation de cadres, l’absence de cohésion parmi les membres de la diaspora, l’arrivisme et l’opportunisme de beaucoup d’entre eux.

 

La mort brutale de Laurent-Désiré Kabila a marqué un changement de cap idéologique au sein du régime, dont les fondements doctrinaux ne sont pas perceptibles. La création du PPRD a illustré ce changement de cap et cette structure est loin d’être un parti politique au sens strict du terme, c'est-à-dire voué à la socialisation politique de ses membres, doté d’ une idéologie intériorisée par les cadres et inspirant l’action gouvernementale.

 

En un mot le renversement du régime Mobutu n’a pas été l’œuvre d’un mouvement révolutionnaire congolais structuré, organisé et doté d’un programme d’action.

 

Ce fiasco peut être attribué aux facteurs suivants :

  • la faiblesse idéologique des Congolais en général et des intellectuels en particulier, depuis l’indépendance ;

  • la méconnaissance des mouvements révolutionnaires dans l’histoire des peuples, l’ignorance des principes et fondements de ces mouvements ;

  • l’incapacité des élites à incarner et porter les luttes, les aspirations et les espoirs du peuple ;

  • la faiblesse organisationnelle de la diaspora ;

  • l’absence de conscience historique et l’ignorance de la tradition de résistance de notre peuple comme socle des luttes présentes et futures ;

  • les répercussions sur la diaspora des tares qui affligent la société congolaise : la prépondérance de musique urbaine avec ses tendances au divertissement et à la vulgarité, le primat de la conscience ethnique sur la conscience nationale, le déficit de la conscience patriotique, l’opportunisme, le primat de la promotion individuelle sur le progrès collectif

 

III. Les enjeux de l’heure

 

Après avoir dressé ce tableau peu encourageant, je voudrais réaffirmer que la diaspora congolaise reste un acteur important et incontournable de la reconstruction de la RDC. Elle dispose en effet d’atouts considérables susceptibles de favoriser la lutte politique.

 

A vrai dire un changement véritable en RDC ne se fera pas sans l’apport et l’implication de la diaspora.

 

Plusieurs enjeux doivent dès lors être pris en compte. Il s’agit notamment de la création d’une banque, de l’ouverture d’une radio et/ou d’une télévision, de la lutte pour la double nationalité, l’organisation d’un bureau d’études, la participation aux futures élections et l’implication dans leur préparation.

 

Une banque de la diaspora congolaise serait une heureuse initiative pour canaliser les importants flux financiers vers le pays. Aucune des banques qui prolifèrent en RDC n’est créée ni contrôlée par des congolais, une banque de la diaspora serait un atout d’investissement aux mains des Congolais.

 

La radio et la télévision sont de précieux instruments de mobilisation dans le monde d’aujourd’hui. La diaspora congolaise gagnerait à les utiliser. Certes des radios privées existent en Belgique et ailleurs, toutefois une radio communautaire vouée à l’édification de la conscience politique, la connaissance de l’histoire nationale et l’initiation des jeunes aux cultures congolaises produira un effet positif.

Le maintien de la nationalité congolaise pour des Congolais ayant pris une nationalité étrangère devrait être un droit pour ces derniers, il sera toujours une chance pour le pays, comme il en est pour les ressortissants d’autres pays . Ce principe ayant été adopté aux consultations nationales, il reste à œuvrer pour sa concrétisation sur le plan constitutionnel. Un travail de lobbying s’impose à cet effet.

 

La participation aux prochaines élections est un autre enjeu qui appelle un combat résolu. Plus qu’une simple participation la diaspora doit viser son implication dans la préparation de ces élections.

 

Toutes ces tâches qui incombent à la diaspora ne peuvent réussir sans une réflexion stratégique constante. Voilà pourquoi un bureau d’études sera un instrument utile si la diaspora veut relever le défi. .

 

Conclusion

 

Pour conclure il y a lieu de souligner que la RDC se trouve dans une situation grave et qu’elle est à la croisée des chemins. L’échec de l’AFDL ne peut décourager les patriotes congolais, par contre il doit les inciter à tirer avec lucidité les leçons utiles pour donner à notre pays un avenir radieux.

La diaspora doit tirer les leçons de la tradition de résistance de notre peuple mais aussi se mettre à l’étude des grands mouvements révolutionnaires du monde, dont les principes, orientations et stratégies peuvent être adaptés aux réalités congolaises. De ce point de vue la formation politique et idéologique reste une nécessité.

 

La diaspora congolaise est acculée à une autocritique courageuse et à un nouveau départ. Le sectarisme doit être banni, l’opportunisme rejeté et l’amateurisme dénoncé.

 

Tout ceci requiert une vive conscience politique, un sens élevé de l’intérêt national, une forte capacité d’organisation et, par-dessus tout, le souci de la cohésion au sein de la diaspora.

 

  

Professeur Philémon MUKENDI